Combien sont-ils ? Combien à oeuvrer dans l’ombre au service de personnes rendues vulnérables par une maladie, un handicap, un accident ou le grand âge ? Combien à soulever des corps, préparer des repas, masser des membres endoloris, soulager des souffrances, raconter des histoires, coiffer, maquiller, laver, changer, dorloter, nourrir, endormir ? Combien à se donner pour aider, accompagner et soigner ? Combien à sentir la force qui les anime dans ces instants vécus ?
Ils sont nombreux, beaucoup plus que l’on ne croit : une foule d’ombres lumineuses agissant en coulisse, certains en font un métier (auxiliaires de vie, aides-soignants, infirmiers, accompagnants éducatifs et sociaux, ...), d’autres une activité bénévole ou temporaire.
Pour d’autres encore, ça leur tombe dessus, parce qu’un parent, un compagnon, un ami se retrouve se découvre dépendant du fait d’un accident de la vie, dépendant comme cela ne s’imagine pas, sinon avec la petite enfance.
Nous nous trouvons toutes et tous, à un moment, confrontés à la vulnérabilité des êtres que nous aimons et au désarroi, aux questions aussi pratiques qu’essentielles dans lesquelles elle nous fait basculer. Comment être avec la souffrance, la maladie, la mort ?
Plus que jamais se joue là notre humanité commune, fondée non seulement sur nos vulnérabilités, nos peurs, nos hontes, notre impuissance première, nos mécanismes de défense, mais aussi sur notre capacité à donner le meilleur de soi, à offrir sa disponibilité au service de la vie toujours là.
Pourquoi s’engage-t-on dans cette voie ? À quoi ça sert ? Que découvre-t-on à cet endroit du monde ? Quelles splendeurs, quelles ressources, quelles épreuves ? Qu’est-ce qui s’apprend, au-delà des gestes techniques, dans le fait d’écouter, de prendre soin, de descendre au niveau de l’autre pour l’accompagner au mieux ? Qu’est-ce que cela raconte de la vie ?
Or, nommer, décrire, partager les gestes à l’oeuvre et ce que cette pratique de l’être met en mouvement est complexe.
Le récit est le seul moyen à notre disposition pour raconter l’expérience vécue dans le temps : des moments, des instants, des événements, des émotions et des pensées, qu’après coup, les mots organisent et rendent partageables.
L’écoute et le questionnement soutiennent l’élaboration et la conscientisation de la pensée par la recherche des mots justes pour décrire les situations, les sensations, des émotions en jeu.
Ce projet vise à :
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Ecouter, recueillir, enregistrer et écrire les récits d’aidants
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Les valoriser sous la forme de podcasts et d’un livre de témoignages.
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Les constituer en support d’une médecine narrative au service de ceux et celles qui souhaitent connaître, comprendre, se former à cette posture.
Car ce ne sont pas seulement les gestes qui seront interrogés dans les récits, mais ce qui se dessine dans ces gestes, ce qui les anime, ce que cela ouvre.
Le monde de demain sera celui du Care, c’est proclamer la possibilité d’une écologie sociale, politique, fondée sur le soin, l’attention à la vulnérabilité et le lien, qui fait l’éloge de la lenteur, de l’écoute, du petit, de la beauté, de la joie et de l’amour au détriment de la rentabilité et de la productivité. Possibilité d’un modèle fondé sur la capacité de chacun à donner le meilleur de soi, à participer à la construction de communautés aidantes, dans un contexte écrasé par les discours capitalistes, désenchantés, désespérés, catastrophistes et nihilistes.
Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas dès aujourd’hui honorer ce qui est là, à la fois du côté visible sous nos yeux, mais aussi en nous, sous la forme de potentialités qui ne demandent qu’à se déployer ?